Juste à temps : pour l'avant-dernière séance des questions au
gouvernement à l'Assemblée nationale avant la pause estivale d'une vingtaine de
jours, le député Marcel Rogemont, membre du groupe Socialiste, républicain et
citoyen (pour faire plus court, PS), a interpellé la Ministre de la Culture
Aurélie Filippetti sur le prêt du livre numérique en bibliothèques.
Une séance de questions à l'Assemblée
(auteur : Richard
Ying)
Dans
cette
question posée par écrit, Rogemont souligne que «
les offres de
livres numériques aux bibliothèques, par peur que le prêt numérique ne
cannibalise les ventes aux particuliers, demeurent restreintes ». C'est en
effet le principal argument avancé par les éditeurs pour limiter l'accès à leurs
titres en bibliothèques.
Au dernier Salon du Livre de Paris, le PDG de Hachette, Arnaud Nourry,
déclarait à ce propos à ActuaLitté que la «
position de Hachette
aujourd'hui, c'est que l'on ne vend pas aux bibliothèques, pour éviter d'avoir
ces prix très hauts, considérant qu'il n'y a pas encore de nécessité. » (
voir
notre actualitté) Hachette qui, rappelons-le, est le premier groupe
éditorial en France, très, très loin devant tous ses autres concurrents.
Ce n'est pas seulement le piratage, mais aussi la peur d'un siphonnage des
ventes par l'emprunt de titres en numériques, qui est à l'origine de cet étrange
blocage psychologique de la part de bons nombres d'éditeurs traditionnels. Et
il faut bien avouer qu'Arnaud Nourry se débattait dans une explication pas
franchement convaincante, qui ferait se dresser les cheveux sur le crâne de
n'importe quel taxé à plus de 75 % : «
Ces lieux ont pour vocation d'offrir
à des gens qui n'ont pas les moyens financiers, un accès subventionné par la
collectivité, au livre. Nous sommes très attachés aux bibliothèques, qui sont
des clients très importants pour nos éditeurs, particulièrement en littérature.
Alors, il faut vous retourner la question : est-ce que les acheteurs d'iPad ont
besoin qu'on les aide à se procurer des livres numériques gratuitement ?
»
Les geeks, malvoyants, handicapés, petit chanceux à Noël dernier et autres
apprécieront la mise à l'écart... Et puis, tant qu'à rétablir l'équilibre,
autant interdire l'accès au prêt numérique à tout le monde... Voilà de l'égalité
dans l'accès à la culture... «
Pourtant, un accès au livre numérique doit
rester possible en dehors du cadre strictement marchand de la vente aux
consommateurs », note justement le député PS.
Vincent Monadé, alors président du MOTif, avait très simplement opposé une
politique d'usages et d'accès à la culture aux propos du PDG de Hachette Livre,
considérant que ce dernier entretenait une vision très aristocratique de la
médiathèque. «
Aristocratique ? Oui, mais pas simplement. C'est une vision
utilitariste des bibliothèques qui est indécente. Est-ce que l'on empêche aux
personnes qui ont acheté leur appartement d'accéder à des bibliothèques, sous
prétexte qu'ils ont les moyens de s'acheter un logement, et donc les moyens
financiers de s'acheter des livres ?
Monsieur Nourry se trompe lourdement : l'accès gratuit, en prêt, n'est
pas une fin en soi. Les bibliothèques, ce sont des lieux sociaux, avant tout, et
dans lesquels on peut accéder à des oeuvres, nombreuses, riches et variées. Et
si les usages changent, alors il faut que nous puissions nous adapter, en
permettant d'offrir les nouveaux formats. »
Aujourd'hui, bibliothécaires ne peuvent que constater le vide juridique total
concernant le prêt des livres numériques, tandis que les usagers, eux, seront
bien souvent condamnés à emprunter dans leur établissement... des ouvrages
libres de droits, ceux-là mêmes que l'on peut trouver sur Internet, en quelques
clics. (
voir
notre actualitté) Il est alors légitime de s'inquiéter quant au futur
du service public, comme l'a fait le Bureau européen des bibliothèques et des
associations d'information et de documentation (EBLIDA), cité par le député
Rogemont dans sa question.